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Hommage à Germaine et autres réflexions…

« C’est écrit dans le programme que ça s’appelle des « timbales. »

Ce n’est pas terrible comme nom. Un grand instrument comme celui-là devrait avoir un nom plus majestueux, comme par exemple Bang Box. »

Kirk J. Rudell / The New Yorker

Ces derniers temps, ma passion pour la musique classique a encore grandi. D’abord, parce qu’avec mes collègues, nous nous sommes remémoré quelle grande pédagogue et être humain était Germaine Lorenzini. Mais aussi, parce que j’ai finalement eu l’occasion de regarder Maestro de David Donnelly dans l’avion (@Amazon : arrêtez d’empêcher le téléchargement de ce film en Europe continentale !) et que ces réflexions de ce spectateur assistant à son premier concert m’ont fait pleurer de rire.

Hommage à Germaine Lorenzini

Cliquez sur l’image pour télécharger le programme souvenir (PDF, 2MB)

Lors de notre tout récent festival Camac à Lyon, pas moins de vingt-cinq artistes se sont retrouvés sur scène pour rendre hommage à la regrettée Germaine Lorenzini, l’une des professeures les plus influentes du monde de la harpe. Pourquoi influente ? D’abord, parce que ses méthodes fonctionnaient, sinon elle n’aurait pas formé autant de talentueux harpistes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, bon nombre de jeunes musiciens choisissent leur professeur parce qu’ils décident ou qu’ils ont entendu dire que c’était un bon pédagogue, et ne se demandent absolument pas si ce professeur en question a déjà formé un harpiste devenu célèbre. Mais, à l’exception des jeunes professeurs qui débutent, on juge l’arbre à ses fruits : si quelqu’un sait enseigner, cela se vérifiera dans le parcours de ses élèves.

La plus célèbre élève de Germaine, Isabelle Moretti, fait la réflexion suivante :

« Il y avait deux choses. Premièrement, quelque chose qui est vraiment rare chez les professeurs, c’est qu’elle donnait une place capitale à la relation entre l’instrument et le corps de l’instrumentiste. Elle ne se contentait pas de faire simplement ce que son professeur lui avait dit de faire et de le transmettre à son tour à ses élèves. Non, elle réfléchissait vraiment aux possibilités que chacun avait ou non. Elle essayait d’aider ses élèves à trouver une relation très harmonieuse avec leur instrument, d’un point de vue mécanique/technique. La technique est un outil pour communiquer ce que vous voulez exprimer. Donc, meilleure est votre technique, mieux ce sera pour votre musique.

Deuxièmement, elle avait une totale intégrité dans son approche de la musique (et de la vie !). Elle avait beaucoup joué en orchestre, son expérience et sa vision de la musique étaient très aiguisées. Et elle était très généreuse et incroyablement humaine. Elle donnait beaucoup d’elle-même, constamment, pour aider les autres. C’était le “Cocktail Lorenzini”. »

Ce qui rendait Germaine si spéciale n’était pas seulement la harpe, mais la façon dont elle était connectée : à la musique et à la personne à qui elle enseignait. De nombreuses personnes peuvent vous montrer comment souffler, pincer, frotter ou frapper votre instrument. De nombreux enfants suivent ce genre de cours parce que leurs parents (ayant des notions plutôt vagues sur le sujet) pensent que c’est une bonne idée. Mais cela ne mène au mieux qu’à une relation à la musique tout aussi vague, et au pire à une relation plutôt pitoyable, là où en fait cela devrait être source de clarté, de délivrance et de plaisir.

Ce n’est pas une coïncidence si, parmi tous les harpistes confondus, ceux qui ont beaucoup joué en orchestre ont souvent la vision la plus profonde et la plus joyeuse. Il y a de belles exceptions bien sûr, mais le répertoire pour harpe dans son ensemble ne rend pas facile l’accès à la grandeur. Il faut avoir une personnalité exceptionnelle pour y apporter de la profondeur, et tous les meilleurs solistes se lancent aussi dans les transcriptions (la qualité du texte apportant un souffle nouveau à notre bel instrument). Cependant, dans l’orchestre, même les harpistes participent à la création commune d’une oeuvre d’art majestueuse. 

Pour Maestro, sorti en 2016, Donnelly a suivi pendant deux ans le chef d’orchestre estonien Paavo Järvi, ainsi que Lang Lang, Joshua Bell, Hilary Hahn et bien d’autres. Il a fallu quatre années pour trouver les fonds et réaliser ce film, et poursuivre malgré le considérable scepticisme ambiant qui décrétait que « personne ne s’intéressera à un tel film aux Etats-Unis. » Certains essais de documentaires musicaux sont des récits de la vie musicale, mais n’apportent pas de réelle réflexion sur les raisons sous-jacentes. Ce film, au contraire, est centré sur cette question du « pourquoi ». Par exemple, Donnelly remarque qu’un orchestre est un microcosme de la société. Il réfléchit sur l’importance d’une économie créative et sur la façon dont la musique contribue au développement cérébral d’un enfant. Il explique en quoi la tradition est importante. Et surtout, son film met en avant les facteurs émotionnels, humains qui font qu’on arrive à jouer de la musique et combien cela est crucial dans notre vie.

« J’ai constaté que les orchestres étaient à différents points de vue un microcosme de la société. Chaque répétition peut être approchée comme une étude du comportement humain. Partout dans le monde, à un moment donné, plus de 100 musiciens sont en permanence en train de faire des choix qui impactent l’objectif commun qui est de réussir à jouer la plus belle musique possible. Des milliers d’interactions et de compromis invisibles à l’œil nu se produisent chaque seconde. Chaque musicien, qui est en lui-même particulièrement talentueux, doit décider quand poser des questions, quand faire confiance, quand élever la voix et quand écouter.    

L’évolution d’un orchestre entre la première répétition et un concert n’a de cesse de m’étonner. Quelque part, comme par magie, ces individus ne font plus qu’un, passant par-dessus les désaccords et le chaos pour créer une harmonie qui touche d’autres vies. C’est cette transformation qui m’a poussé à dédier ma vie à la musique. Pour moi, chaque concert est un exemple miraculeux de ce que nous sommes capables de faire lorsque nous sommes décidés à atteindre un objectif commun. 

Nous vivons désormais dans un monde où il semble que tout le monde crie et personne n’écoute. Mais c’est au travers d’une écoute attentive que nous pouvons atteindre notre plus grand potentiel. C’est cette écoute attentive qui est l’âme de la démocratie. C’est cette écoute attentive qui est le cœur de l’éducation. Et ce n’est qu’au travers d’une réelle éducation que nous atteignons l’intelligence. »

Paavo Järvi

Que vous soyez enseignant, musicien d’orchestre, soliste ou auditeur : l’approximation est le fléau de la musique classique. Cela mène des parents à inscrire leurs enfants à des cours de piano parce que c’est un des marqueurs de la classe moyenne, mais pas parce qu’ils souhaitent que leurs enfants aiment la musique. Cela en fait des enfants abandonnés à une pratique quotidienne fastidieuse, sans jamais atteindre la joie délirante d’une symphonie romantique dans un orchestre de jeunes digne de ce nom, ou toute autre activité musicale comme il en existe tant. Cela rend la pratique fastidieuse. Cela donne des concerts sans imagination, des publics clairsemés, cela déconcerte ceux qui n’aiment pas (ou n’ont pas) les habits chics. Cela mène certains pros du marketing à rendre la musique « accessible », oubliant au passage que si les mini-jupes seront toujours populaires, ça ne marchera pas si la musique est horrible. Ou, autrement dit, pour citer à nouveau Kirk Rudell dans ses hilarantes « Thoughts While Attending the First Symphony in the Series my Wife Wanted to Buy » : « Regarde sa coupe de cheveux – tout est dans ses yeux et il s’en fiche. Il est complètement perdu dans ses mèches… Peu importe ce qu’il fait, je suis prêt à parier qu’ils n’en ont pas vraiment besoin. »

Il n’y a rien d’approximatif chez les grands musiciens, ou chez les grands professeurs de musique, et c’est pourquoi il est si important de leur rendre hommage. Nous devons tous garder à l’esprit non seulement le « quoi », mais aussi le « comment » et le « pourquoi ».

 

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